SÉQUENCE 1 – Aéroport de Beyrouth
MUSIQUE – Theme from Ernest Borgnine – Squarepusher

JAD
Une maison aux tuiles rouges au milieu du vent et des pierres. Un ballon de football. Ma sœur court vers moi. Je grimpe sur son petit dos. Nous nous envolons au dessus du village. Je porte mon maillot de bain, mon speedo rouge. Toute la famille rit en me regardant. Même la tante Najat qui est morte d’un cancer à cause de l’eau polluée. Il suffoque comme s’il avait une crise d’asthme. Aéroport Rafic Hariri de Beyrouth. Une bouffée de ventoline. Je suis seul avec mon passeport français et ma carte d’identité libanaise. J’ ai applaudi à l’atterrissage. Les larmes sont montées. 10 ans. J’ai souri bêtement au militaire à la sortie du cockpit sûrement comme des centaines de cons comme moi tous les jours… Coups de tampons mécanique. À peine le temps de récupérer une cartouche au Duty. Mon passeport français m’évite tous les contrôles. « Ahlan oi sahlan ». Une foule m’accueille, je slalome entre les chariots de bagages et les retrouvailles émouvantes. Qui arrive de Paris, d’Amérique, de London, d’Australie. Les gens sont beaux. En France nous n’avons plus d’expression. L’air est moite. Je me sens collant, humide, heureux.
Taxi !

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ÉQUIPE ARTISTIQUE
Autrice et Metteuse en Scène : Hala Ghosn
Acteurs : Tarek Bacha, Lamia Khatib-Merhi, Patricia Habchi, Yassine Khouloud, Alain Saadeh
Collaborations Artistiques : Frédéric Picart et Ziad Halwani
Conception Lumière : Hagop Derghougassian
Conception Sonore : Frédéric Picart
Chef Décorateur : Jamal Khreis

NOTE D’INTENTION
Beyrouth septembre/octobre 2008.
Un hall d’immeuble : lieu de passage, de croisement et d’attente.
Nos personnages s’y rencontrent quotidiennement.
Instants de solitude, discussions « philosophiques », retrouvailles inattendues, leurs échanges révèlent en filigrane l’histoire de chacun.
Le quotidien transposé devient presque chorégraphique.
À travers ces moments furtifs, nous racontons Beyrouth, une ville en perpétuelle attente…
Dans la continuité du travail engagé avec « Beyrouth Adrénaline », cette nouvelle création a été écrite en étroite collaboration avec les acteurs.
Spectacle en arabe surtitré en français. Il existe une version française du texte.

EXTRAITS DE TEXTE
SÉQUENCE 5 – Politique et Labneh
(…)
Début de soirée, Jad et Shakib sont assis dans le hall et trempent leur pain dans le labneh, à la façon villageoise.

Shakib : Comment va le travail ?

Jad : J’ai vu personne depuis 2 semaines… J’arrive pas à parler avec le chef de projet. Son téléphone est tout le temps éteint.

Shakib : C’est quoi le projet ?

Jad : Ecologie…

Shakib : Et après ?

Jad : Ma mission est d’étudier « l’impact de la pollution sur le développement économique et de dégager les possibilités de développement de projets écologiques dans la communauté urbaine de Beyrouth ».

Shakib : J’ai pas compris.

Jad tente une traduction en arabe.

Shakib : De quelle pollution tu parles ?

Jad : Il y en a beaucoup, pollution du mazout, pollution du plastic, traitement des ordures, pollution sonore…

Shakib : Et qu’est-ce tu vas faire ?

Jad : Je ne sais pas encore… Tu sais le premier jour, quand j’ai allumé mon ordinateur, il y avait la partie de solitaire du mec qui était là avant moi…

Shakib : ça ne m’étonne pas… C’est pas le moment pour les choses comme ça. Il y des urgences, et la politique à autre chose à faire que de parler des poubelles… Tu dois être patient. Regarde moi, les policier m’arrête et me mette une amende parce que j’ai pas ma ceinture ou je ne sais pas quoi… Mais moi j’ai pas l’argent pour payer parce que je dois réparer ma voiture qui se casse tout le temps à cause des routes pourries… Tu comprends ?

Un court silence.

Jad : Il est bon le labneh.

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SÉQUENCE 12 – Une Nuit particulière

Shakib, le gardien de l’immeuble sort de sa loge. Il s’adresse à Rima. Jad vient juste de quitter le Hall

Shakib : Vous n’avez pas trouvé un autre endroit que ma porte pour discuter ? qu’est ce que vous avez ?… Tu veux boire quelque chose ?

Rima : C’est possible Shakib ?

Shakib : Tout est possible !

Rima : Jad est déjà fatigué !

Shakib : Je lui ait dit que la situation est difficile.

Rima : je me fous de Jad. Je suis plus fatiguée que Jad. Pourquoi ?

Shakib : Tu sors tous les soirs…

Rima : Shakib, tu as quel age ?

Shakib : Trente ans.

Rima : Tu ne sens pas que ton cœur est fané à l’intérieur. J ’ai l’impression d’avoir vécu 60 ans moi ! Je souris mais je vois bien les gens autours de moi. Ils partent ou ils meurent… Je ne me sens plus résistante, je ne supporte plus la confrontation. Les gens me blessent…
Shakib : C’est relatif… Si j’y pense, ça m’angoisse. J’occupe mon temps, comme ça je ne pense pas ! Je me distrais.

Rima : tu as raison. Elle sort.

Shakib : Rima, où tu vas ?

Rima : Me distraire ! S’adressant à la statue de Bouddha installée dans le hall, Bye Bye Bouddha !

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SÉQUENCE 13 – Le bon moment

Nada, la jeune étudiante apparaît en chemise de nuit.

Nada, à Bouddha : Bye. Au public. Je pars. Je ne vais nulle part. C’est pas comme si je partais pour une heure ou pour dix jours. Je ne veux plus revenir. Je vais partir d’ici ; C’est plus beau que de partir d’ailleurs. J’ai mis mes talons. Je sais que là où je vais personne ne se retournera quand je claquerai le sol en marchant. J’ai pris une boîte d’aspirine… Deux. Et des substances illicites. Mais je ne vais pas dire lesquelles, sinon la police m’attrapera et me frappera mais moi je ne sentirai rien parce que je serai morte. Je veux partir comme je veux ; pas comme les autres veulent. Je déteste l’idée que mon cercueil soit ouvert et que les gens viennent me voir toute blanche, jaune, verte et qu’ils pleurent au-dessus de moi. Pourquoi je devrais supporter leurs larmes. Elle sort un drap. Je déteste les draps blancs. C’est le drap de ma mère. Il n’y a que ma mère que j’aime… Ceci est ma thèse. Oui c’est le mot. En chuchotant, à Bouddha, Il t’a raconté Shakib que je travaille sur « La conception tribale de l’identité » ? si je ne suis plus là, je n’aurai de compte à rendre à personne. Elle pose son cahier en évidence, C’est très bien ici, comme ça tout le monde la lira. Elle s’enroule dans son drap, s’allonge et ne bouge plus. Jad sort de l’ascenseur tente de la réveiller, en vain.

Jad : Nada ! Il trouve le cahier et lit à voix haute. « Je n’appartiens à personne. Je ne me soumettrai ni à la famille, ni par intérêt, ni par peur. Je suis un individu. Libre. » Nada ? je vais appeler tes parents… Il se dirige vers l’escalier. Nada se relève d’un coup.

Nada : Non ! Elle lui attrape le bras. Veux-tu me prendre pour épouse, Jad ?

Jad : quoi ?

Nada : Est-ce que tu veux te marier avec moi ? J’ai juste envie de prendre l’avion…

Jad : Arrête Nada.

Nada : Qu’est ce qui t’arrivera si tu m’épouses ? Il te manquera quelque chose ? tu perdras quelque chose sur ton chemin ?

Jad : Arrête Nada.

Nada : Veux-tu me prendre pour épouse ?

Jad : Oui.

Nada : Yes, je vais prendre l’avion…

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SÉQUENCE 14 – Mme Farah au Canada

(…)

Rima : Tu as raison pars !

Mme Farah : Au Canada les gens sont riches. J’ai vu sur internet. Il y a du pétrole, du zinc, de l’uranium, du nickel, du plomb de l’or et des diamants… Si tu ne peux plus t’occuper de toi l’État s’en charge. C’est bien non ?

Rima : On rêve de ça…

Mme Farah : J’ai trouvé une maison sur internet. Il y a un salon, une salle à manger un escalier qui monte aux chambres. Une pour mes enfants et une pour moi. Il y a un jardin. Tu imagines un jardin en pleine ville ? Il y a aussi une cave. J’aime l’idée d’avoir une cave, même si cela ne me sert à rien.

Rima : C’est bien d’avoir une cave.

Mme Farah : Dans chaque kilomètre carré, il y a trois habitants virgule cinq !

Elles rient.

Mme Farah : Tu imagines ? Même si tu viens, on ne se verra pas !

Elles rient.

Rima : Allez, pars, tu ne vas pas nous manquer.

Rima passe soudainement du rire au larmes, Mme Farah sort une boîte de tranquillisants. Elles l’avalent avec une gorgée de whisky.

Rima : Tu sais, j’ai reçu une balle perdue sur mon pare-brise tout à l’heure, mais je n’étais pas dans la voiture.

SÉQUENCE 15 – Le rêve de Shakib

(…)
Apparition de Nada. Elle flotte dans une marre de pétrole. Elle s’adresse à Shakib très naturellement.

Nada : Tu sais combien de boutiques à « Barbar » dans la même rue ?

Shakib : Il y a Barbar Sandwich, Barbar Glace, Barbar Jus, Barbar Restaurant, Grillades, Boucher…

Nada : Et entre Barbar Falafel et Barbar Man’ouch, il y un vieil horloger.

Shakib : Il a des clients ?

Nada : Oui, beaucoup. Mais les gens de Barbar veulent récupérer sa toute petite échoppe… pour avoir toute la rue.

Shakib : Je vois… Et qu’est-ce qu’il va faire ?

Nada : Il va rester.

Nada disparaît. Shakib est seul dans le hall. Il observe la pièce, finit de boutonner sa chemise et sort de l’immeuble.

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